« L’ordre du jour » de Eric Vuillard

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Cette œuvre qui présente deux aspects, une couleur historique et une forme littéraire, est un récit documentaire. Cet ouvrage, fortement apprécié, qui s’étale de 1933 à 1938, a été trouvé original, très intéressant, captivant, parfois suffocant, cruel sur le fond et léger sur la forme, instructif en permettant de revisiter la mémoire de ces temps ténébreux, sortant des sentiers battus. L’enthousiasme suscité par ce livre élogieux nous a emportés dans une discussion animée !

Avec des informations précises, ce récit se présente comme une enquête poussée. Les deux premiers chapitres décrivent le meeting du 20 février 1933 où 24 grands industriels aux noms bien connus sont convoqués en présence d’Hitler qui leur demande un soutien inconditionnel dans l’effort de guerre. L’auteur enchaîne les chapitres montrant la montée du nazisme, étalant et dénonçant la veulerie, la lâcheté et le comportement des différents pays étrangers, soi-disant partisans d’une politique d’apaisement ! (l’Allemagne trop à l’étroit qui souhaite annexer l’Autriche ;  Halifax, partisan d’une indulgence de la Grande Bretagne vis-à-vis de l’Allemagne ; l’avilissement et la soumission du chancelier autrichien, comment Hitler le retourne et comment les SS sont nommés en Autriche ; le défilé des SA  dans les rues de Linz ; le décret d’Albert Lebrun ; l’ultimatum d’Hitler ; l’avancée de la Wehrmacht  avec le passage de la frontière et les pannes des tanks ; le dîner mémorable entre Chamberlain et Ribbentrop alors ministre des affaires étrangères et locataire de Chamberlain, pour retarder la réponse de l’Angleterre sur l’invasion de l’Autriche ; Linz devient ville nazie après les purges et acclame l’arrivée des Allemands ; le concile anglais avec Hamilton se réunissant  pour parler des Juifs ; le mensonge  quand Goering se plaint de la brutalité de Schuschnigg, un comble !; le référendum où l’église appelle à voter en faveur des nazis et l’arrestation des opposants ; les coupures de gaz ; l’anschluss ou annexion de l’Autriche par l’Allemagne le 12 mars 1938). Puis les deux magnifiques derniers chapitres mettent en exergue le référendum où les Autrichiens votèrent à 99,75% pour le rattachement au Reich et les conséquences, les morts. Toute cette période est comme l’oxymore du début du livre : « le soleil est un astre froid, son cœur, des épines de glace ».

L’auteur s’appuie sur une vérité historique qu’il jalonne de scènes importantes ou anecdotiques, de récits cocasses et pertinents qui sont comme des clefs montrant le comportement humain, notamment celui des hommes politiques, où orgueil, égoïsme, ambiguïté, complicité, manipulation, compromission, intérêt et appât du gain et du pouvoir, veulerie et lâcheté sont dénoncés et comment le bluff a fonctionné et l’argent le nerf de la guerre, les profiteurs de la main d’œuvre bon marché, corruption et lobbying. Il démontre comment le nationalisme, le racisme et le capitalisme se sont unis contre le communisme et quelle bande de cinglés qu’étaient ces Nazis  et surtout le monde à la merci d’un fou et l’aspect grotesque de toute cette pantomime! Un nouvel éclairage sur une période pas si lointaine ! Une triste facétie !

L’auteur dénonce une période extrêmement sombre en utilisant l’humour noir, la dérision et le ton persiflant, avec une écriture simple et imagée, au style concis où des phrases courtes alternent avec des longues énumératives, ciselées, calibrée et descriptives jusque dans les couleurs du temps, les liens avec le corps et l’aspect vestimentaire, des comparaisons bestiaires (peut-être pour dénoncer l’aspect primaire de ces acteurs de l’horreur) et des métaphores.

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