« Canada » de Richard Ford

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Ce roman américain qui « est une œuvre d’imagination où les personnages sont fictifs » met en scène Dell, protagoniste essentiel qui est à la fois narrateur à l’âge de 63 ans et acteur de sa période adolescente, 15-16 ans à travers le Montana et le Canada. Il a reçu le « Prix Femina Etranger 2013 ». Il a été fort apprécié pour son écriture magnifique avec une construction intéressante et un rythme prenant, (une histoire captivante qui coule comme un long fleuve non tranquille), pour les descriptifs des espaces et de la nature, pour les différents thèmes évoqués, pour l’aspect psychanalytique qui sourd,  ainsi que les symboles plus facilement décelables lors d’une deuxième lecture. Il raconte des gens, des faits, de leurs liens et ceci sans jugement, et comment des gens ordinaires peuvent basculer dans quelque chose de répréhensible par la loi, les mystères du ressort de l’être, ici à la fois une famille ordinaire et particulière.

Il pourrait se décliner en plusieurs parties : avant le hold-up, après, le passage de la frontière, la vie au Canada dans le Saskatchewan, sa vie d’adulte, les retrouvailles avec sa sœur. Bien que les dix premières lignes très explicatives donnent la trame essentielle de l’histoire, cela n’enlève rien au plaisir de la narration car l’auteur utilise des descriptions très fouillées, détaillées, minutieuses  sur la nature et les comportements humains ce qui octroie de la profondeur et nous emmène dans le spectacle de la vie de Dell, Dell lui-même spectateur de la vie et de la relation de ses parents, de sa sœur, des gens rencontrés au Canada et de sa vie elle-même dans laquelle il est acteur. La charnière de ce roman se situe au moment où la mère a décidé de quitter le père, les valises sont rapidement faites et prêtes, mais la police surgit ! Et il suffit de si peu pour basculer dans une voie ou dans une autre !

Ce roman initiatique, écrit à deux voix, le professeur narrant une période de sa vie avec moult commentaires, ceux de Dell à 15 ans et ceux de l’adulte, réapprend la lenteur. Jonché de situations très particulières, inimaginables, il est comme un apprentissage de la vie avec une germination lente traversée par des moments de souffrance et de nombreux instants suspendus où les choses basculent dans un sens par ce qu’on a fait ou pas fait, ce qu’il aurait fallu faire ! Et qu’aurait-il fallu faire ? ce roman pose la question du destin et notamment celui de Dell qui fascine et interroge, du hasard, de la réaction dans telle situation non connue à l’avance ; l’homme est-il une marionnette sans prise sur sa destinée ; quel pouvoir a-t-il ; comment influer sa vie ; la loi de causes à effets.

Une histoire de migrations : l’histoire incongrue de ce couple, pas vraiment fait l’un pour l’autre, mais parents aimants qui vont en toute conscience et bien malgré eux abandonner leurs 2 jumeaux ; cette famille solitaire si peu ancrée et ponctuée de voyages et de déménagements ; les différents boulots du père pour s’adapter ; la valise et la taie d’oreiller comme baluchon ; le pont symbole d’une frontière ; le passage de la frontière clandestinement ; l’adaptation de Dell aux évènements et à cette vie très particulière au Canada avec des gens très singuliers ; les oies, libres et migrantes.

De beaux portraits du père et d’Arthur, personnages rocambolesques, presque invraisemblables : le père, à contresens, combinard, loufoque, cocasse, charmeur ; Dell qui a refoulé ses sentiments à l’égard de ses parents  est attiré par Arthur, père de substitution. Le conseil du  père, «  Il se peut qu’il t’arrive certains désagréments mais que cela ne t’empêche pas de vivre ;  Il faudra que tu te débrouilles pour donner du sens à tout ; alors ne t’occupe que du présent, n’exclus rien et fais en sorte d’avoir toujours quelque chose dont tu puisses te passer sans douleur ».

La profondeur de ce livre passionnant, digne d’un scénario de film, où la partie canadienne ressemble à un polar, est comme une leçon de vie où l’acceptation et l’adaptabilité sont des thèmes récurrents avec le lâcher prise face aux évènements qui surgissent, les réactions ou non, la souplesse, laisser la vie venir à soi, s’adapter en définissant son propre lien à ce que l’on voit ou ressent, ne pas se laisser impacter par les évènements, savoir ce qui fait sens. Dell vit des évènements difficiles, graves, perturbants, déstabilisants comme les allers-retours et les discussions parentales, l’arrestation et l’emprisonnement des parents, se retrouver seul avec Berner, solitude et oisiveté, être emmené par une inconnue et passer une frontière clandestinement, l’horrible village et la maison sale humide et ventée, Charley et Arthur, personnages fantasques et  spéciaux, le travail difficile et fatigant, le besoin et l’envie d’étudier, le manque d’école.

La gémellité : Berner et Dell vivent la même situation et ne réagissent pas pareil ; leur évolution ; la grande disparité de ces jumeaux mais aussi celle des parents.

La résilience : la vie est construite par du concret, s’y appuyer pour se reconstruire, et celle de Dell commence au Canada où il est très actif, et heureusement soutenu et aidé par Florence. Comment retrouver une identité et se reconstruire !

Le thème de la liberté : avec les 2 adolescents qui se retrouvent seuls, sans parents, libres ; le passage de la frontière ; à la fois libre au Canada mais prisonnier d’une situation ; la symbolique des oies qui volent et migrent.

La culpabilité et la tricherie : celle de Dell pose la question de jusqu’où peut aller l’acceptation, « j’ai laissé emmener mes parents comme si ça ne me concernait pas ! »  et « J’avais triché et tout le monde triche, où est la vérité, » Dell a triché par rapport à ses parents, à l’argent, à la police, à la frontière, aux américains.

Les dix dernières lignes résument bien la sagesse à laquelle on peut tendre : « accepter, tolérer sans cynisme, hiérarchiser, assembler, intégrer pour laisser la place au bien, essayer. »

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