« L’établi » de Robert Linhardt

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L’établi : ce livre, paru en 1978, est jugé très intéressant, réaliste et dense. Il est écrit comme un roman, une fiction qui malheureusement n’en est pas une car cette histoire véridique représente un documentaire, un témoignage rédigé par un sociologue et philosophe, une autobiographie sur une année en tant qu’OS dans une usine de construction de voitures à Paris. Il traite de l’humain sans pathos et de façon factuelle. La 4ème de couverture est très explicative sur cette expérience et sur le titre. On reconnaît à l’auteur le courage de vivre cette expérience, sa ténacité et la force de la décrire sans complaisance avec les qualités et les défauts du genre humain et la signification de l’usine conçue pour créer des objets et broyer des hommes, l’organisation du travail et les méthodes comme la spécialisation et la division des tâches pour augmenter la productivité où les ouvriers sont pris comme des pions interchangeables et malléables !

Bien écrit, plaisant à lire malgré la gravité du sujet, cet ouvrage, particulièrement instructif, est un hommage à la classe ouvrière. Il fait penser « aux temps modernes » car l’auteur parfois met de l’humour dans ses descriptions et avec des phrases courtes, précises, concises et justes il donne du rythme ce qui renvoie au rythme infernal de la chaîne, comme avec Charlie et permet d’imaginer les gestes des hommes à la tâche car les descriptifs sont très expressifs et évocateurs. Une grande qualité d’observation et d’empathie !

Ce livre peut se décliner en 3 parties, la montée des tensions, la grève, la chute. Ecrit par un militant politique il incarne toute la théorie marxiste, sacralise la classe ouvrière pour délivrer l’humanité et met en exergue l’exploitation de l’homme par l’homme, l’homme traité comme un robot, la veulerie, le mépris, les droits bafoués, le chantage, la surveillance permanente des ouvriers, leur métamorphose au vestiaire où d’esclaves ils ressortent fiers pour revendiquer, le parallèle avec les migrants d’aujourd’hui, des clans qui se forment, le racisme entre les différentes communautés, l’embauche d’étudiants étrangers pour casser une grève, la punition pour un homme d’être mis au poste de chef de service de femmes. L’image symbolique de celui qui a confectionné « son établi » pour être plus adapté dérange les supérieurs car il est le seul à pouvoir le faire fonctionner ! 

Il retrace avec précision la découverte du fonctionnement de la chaîne et des hommes et l’adaptation dont ils font preuve avec les découvertes des failles du système et des hommes : les discriminations entre employés, entre chefs et employés par rapport au qualifications, aux origines, aux salaires ; l’abrutissement lié au travail répétitif ; la malignité de certains pour échapper à cette routine, à cette chaîne qui file, à essayer de gagner du temps, à casser la monotonie ; il dénonce cet engourdissement dans lequel tombent ceux qui sont pressurisés dans des situations de survie,  une anesthésie progressive ! Cette hiérarchie de pouvoir se retrouve encore dans de nombreux secteurs de travail.

Il relate la grève et ses espoirs : à force d’être humiliés les ouvriers se rebiffent, la perspective des grèves les stimulent et une forme de fraternité surgit. L’auteur analyse les comportements avec des peurs pour certains, des brimades et des changements de poste, la tactique de la direction avec des actes d’intimidation, convoquer les employés un par un, menacer, vouvoyer alors que les ouvriers sont tutoyés !

Après la grève, la chute : l’auteur est exilé dans un autre service, mais son cours passage est un élément déclenchant, une prise de conscience de l’oppression, de l’inhumanité et de l’abrutissement, la conscience des classes.

On peut noter de très belles pages  sur la peur (66), les briseurs de grève (103), la fourmi (115), la cascade de la hiérarchie (133).

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