« Petit Pays » de Gaël Faye

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« Petit Pays » de Gaël Faye (Goncourt des lycéens)

Le prologue suscite immédiatement curiosité avec une pointe d’humour et donne le ton du livre : un dialogue entre le père et les enfants pour expliquer avec douceur et une certaine retenue la guerre entre les Tutsi et les Hutu et son absurdité.

Bien que Gaël Faye soit né en 1982 à Bujumbura au Burundi (Petit Pays), d’une mère Rwandaise et Tutsi et d’un père français, et qu’il quitte le pays en 1994 lors du génocide, cette œuvre, partiellement autobiographique, n’est pas un essai mais ressemble à un vrai témoignage, d’une époque, d’une enfance. Ce premier roman par un auteur musicien de rap et de hip-hop (musique de révolté), a fait l’unanimité. Ce petit chef d’œuvre tient au fait que cette période de quelques années d’enfance est racontée par un enfant ce qui donne de la distance et de la légèreté face aux évènements monstrueux ! L’auteur joue avec beaucoup de sensibilité et de musicalité sur des moments de vie puissants en mêlant de l’humour aux jeux d’enfants tout en glissant dans la montée de la violence, dans les prémisses de l’insurrection et dans la guerre. Par le regard de cet enfant-ado, l’auteur montre les évolutions, les transformations et la conscience de cet enfant, obligé de se définir, de prendre parti, pour finalement arriver à l’horreur !

L’écriture poétique est comme un chant, une musique, une ode à l’Afrique. Elle nous a enchantés dans les descriptions des gens, des paysages de cette Afrique luxuriante, des sensations, des odeurs, des sons, des couleurs avec au fil du livre la présence de la rivière et des jeux d’eau. Un livre écrit de l’intérieur par quelqu’un qui est à la fois chez lui et à la fois pas chez lui. Un livre bouleversant avec un contraste entre une enfance insouciante, un quotidien joyeux et l’horreur du génocide !

Les aventures de Gaby avec ses copains, avec le voisinage, les jeux de rue, les gangs et les bandes, les vols des mangues, les histoires de vélo volé, l’énergie qu’ils déploient pour se cramponner à la vie, sont tout a fait universelles. Ce qui est plus spécifique c’est l’histoire de Gaby avec la nostalgie de cette enfance joyeuse, et l’exil de son enfance et de son pays, doublement exilé et une perte d’identité. Le besoin qu’a Gaby de retrouver quelque chose qui a existé et qu’il ne retrouvera pas (parallèle avec la guerre d’Espagne). L’auteur a su mettre en valeur sa pudeur et sa souffrance face à la mésentente de ses parents, face au racisme et à la violence, face à sa mère devenue une loque méconnaissable, folle, (qui n’a pas supporté son exil et l’assassinat sauvage de sa sœur et de ses neveu et nièces qui n’ont pas été recouverts par le pagne traditionnel) et qui ne reconnaît pas son fils !

La particularité de ce roman repose sur les massacres au Rwanda et au Burundi, les génocides (« le génocide est une marée noire et ceux qui s’en sont sortis ont été mazoutés »), les réfugiés, les exilés ; l’Afrique est très compliquée et particulièrement cette zone, l’occident a cassé l’Afrique. Ils sont tous pareils mais s’entretuent car des nez différents ente Hutu et Tutsi, quelle dérision ! Avec un temps fort comme le meurtre par crémation de l’automobiliste hutu, commis par Gaby, sur la pression du groupe !

D’autres thèmes sont évoqués : la colonisation et ses méfaits, la politique, le métissage, le racisme, les dominants dominés, la barbarie, la tragédie des migrants. Ainsi que la violence et la colère, très prégnantes dans tout le roman, bien décrites et qui pose question : est-ce que les régimes dictatoriaux rendent les gens violents ou les gens sont-ils violents dès l’enfance et créent des sociétés violentes, la violence inhérente à l’Homme ? L’importance de la lecture, les livres empruntés chez sa voisine grecque le sauvent et sont symboliques de la réflexion.

Quelques notions d’histoire relevées par Anita :

-1894 l’Allemagne  entre officiellement au Rwanda à la tête d’une armée de 620 soldats

-1916 les Belges chassent les Allemands et occupent le pays

-1922 la Belgique instaure un protectorat qui s’appuie sur la minorité Tutsi, classe dominante professionnelle (chef de pâturage, des armées)

-1924 la SDN confie à la Belgique un mandat de tutelle ; le gouvernement colonial s’appuie sur les autorités locales en place, l’aristocratie Tutsi en particulier et le roi Musinga

-1931 le roi Musinga refuse de se faire baptiser et part en exil au Congo ; la Belgique confie le pouvoir au fils de Musinga, Mutara Rudahigwa, converti au catholicisme ; la carte d’identité ethnique est instituée

-1956 Mutara Rudahigwa commence à revendiquer l’indépendance du pays auprès de l’ONU, la question de l’ethnie devient raciale

-25 juillet 1959 Mutara Rudahigwa meurt dans des conditions mystérieuses, son conseiller met Kigli V Ndahindurva à la tête du pays avec le soutien de l’église ; les Hutu refusent cette succession car ils veulent être intégrés à ce nouveau gouvernement ; des manifestations dégénèrent en révoltes après l’assassinat d’un homme politique Hutu. Les Tutsi sont minoritaires, ils sont pourchassés et massacrés et le pays plonge en pleine guerre civile

-1960 l’ancien gouvernement de Ndahindurva quitte le pays pour l’Ouganda ainsi que plus de 200000 Tutsi

-1961 suite à un référendum, 80% des votants se prononcent pour la mise en place d’une république, les Hutu obtiennent 78% des sièges à l’assemblée nationale du Rwanda ; Kayibanda devient président de la république et le 1er juillet 1962 le Rwanda obtient son indépendance

-décembre 1963 les Tutsi exilés essayent de revenir au Rwanda par la force, ils échouent et de nouveaux massacres sont perpétrés et aussi contre les Tutsi vivant au Rwanda et ce jusqu’en 1967, 20000 tutsi sont tués et 300000 autres prennent le chemin de l’exil

-1972 et 1973 Kayibanda se sent menacé, il tente de créer autour de lui une unanimité Hutu en se servant des Tutsi comme boucs émissaires, et en profitant de la peur provoquée dans la population rwandaise par les massacres de Hutus qui ont eu lieu au Burundi. Suite à une violente campagne anti-tutsi dans les institutions scolaires, une nouvelle vague de Tutsi prend le chemin de l’exil. Le 5 juillet, un coup d’État dirigé par un général et ministre de la défense,  Habyarimana, renverse Kayibanda. Il ne veut plus pratiquer de politique de discrimination ethnique qui empêchait les Tutsi d’accéder à des postes de responsabilité politique, mais applique tout de même un système de quotas. Seules 10 % des places dans les écoles, les universités et les emplois sont accordées aux Tutsis et presque aucun n’accède à un poste de maire ou de préfet. Si quelques-uns réussissent à s’enrichir, d’autres payent leur succès en subissant emprisonnements arbitraires et confiscation de leurs biens Certains s’enfuient pour former le FPR

-1975 Habyarimana fonde son parti le MRND, change la constitution et fait adopter un régime à parti unique. Malgré sa dictature il séduit les démocraties occidentales et fait passer son pays pour la « Suisse de l’Afrique ». L’aide internationale au développement arrive. Même les journalistes qui ont développé les critiques les plus violentes contre lui, lui étaient plutôt favorables dans les années 1980.

-1990 L’Armée patriotique rwandaise, branche armée du FPR, lance une attaque depuis l’Ouganda sur le nord du Rwanda, elle bénéficie d’un large appui de l’armée ougandaise ; Cette attaque marque ainsi le début de la guerre civile rwandaise. Le président Habyarimana appelle ses alliés à le soutenir ; des troupes sont envoyées par la France, la Belgique elles vont sécuriser la capitale car de nombreux expatriés et celles du Zaïre sont les seules engagées réellement dans le combat et la tentative d’invasion du FPR échoue. Environ 10 000 personnes sont arrêtées, Tutsis ou opposants au régime, des commerçants ougandais ou zaïrois. Des massacres de Tutsis sont organisés par les autorités locales dans le nord-ouest du Rwanda selon les règles de la corvée collective, et apparaissent comme un système d’intimidation et de vengeance en réponse à l’attaque du FPR. Mais loin d’unifier la population Hutu autour du régime, la répression conduit l’opposition à se renforcer, des organismes de défense des droits de l’homme se créent. Le 1er novembre 1990, les troupes belges se retirent. Le 9 novembre, est créé à Bruxelles un parti politique en exil, l’Union du peuple rwandais, qui dénonce les assassinats au Rwanda et la corruption du gouvernement. Le 11 novembre 1990, le Président Habyarimana annonce l’instauration du pluripartisme et la tenue d’un référendum constitutionnel pour juin 1991, et annonce la suppression des mentions ethniques sur les cartes d’identité et les documents officiels.

-1991 le FRP effectue un raid sur Ruhengeri, s’empare de matériel militaire et libère de nombreux prisonniers politiques. En représailles, des massacres organisés par les bourgmestres eurent lieu jusqu’en juin, occasionnant entre 300 et 1000 morts. La communauté internationale, davantage préoccupée par les événements de Yougoslavie et la chute de l’Union Soviétique, se désintéresse du Rwanda.

-1992 manifestations par l’opposition qui demande un gouvernement de transition pour redistribuer le pouvoir dans le pays qui sera mis en place en avril. Mais les durs du régime créent le CDR hostile aux Tutsi. La violence prend de l’ampleur. Les attentats se multiplient, sans que leurs auteurs véritables soient vraiment poursuivis, le pouvoir se bornant d’accuser des infiltrés du FPR. En 1992 et 1993, environ 200 personnes trouvent la mort dans les attaques et les armes se répandent dans la population. La ministre de l’Éducation nationale, une enseignante du sud du Rwanda et membre du MDR, supprime les quotas qui réservaient l’accès de l’enseignement secondaire aux Hutus. Les partis d’opposition remportent les élections. Le président Habyarimana perd progressivement une grande partie de ses pouvoirs en même temps qu’il doit faire face au durcissement de ses partisans les plus extrémistes. Le MDR, le PL et le PSD contraignent le Président Habyarimana à négocier avec le FPR, mais Habyarimana lança une offensive pour être en position de force. Cette offensive fut un échec et un accord de cessez-le-feu est signé à Arusha. Ce fut le premier pas vers les futurs accords d’Arusha. Un premier protocole est signé le 18 août stipulant que les deux parties acceptent les principes fondamentaux de la démocratie, dont l’égalité devant la loi, le multipartisme, le Gouvernement électif, la garantie des droits fondamentaux de la personne, la fin de l’ethnisme. Le droit au retour des réfugiés est reconnu. En octobre 1992 est signé un deuxième accord prévoyant la constitution d’un gouvernement à base élargie, la répartition des portefeuilles ministériels étant définies par l’accord du 9 janvier 1993. Cependant une opposition à ces accords, de plus en plus violente et organisée se manifeste parmi les idéologues hutus, les fonctionnaires et les militaires au service du régime et les dignitaires

-1993 La signature en janvier 1993 d’un protocole dans le cadre des accords d’Arusha prévoit la formation d’un gouvernement à base élargie, mais la répartition des portefeuilles est définie a priori et non à partir d’élections. Le FPR se voit 5 postes ministériels, tous pris sur le quota du MRDN, le parti présidentiel. Cette disposition suscite la colère des partisans du MRDN qui manifestent violemment pendant tout le mois de janvier. Les partis d’opposition ne se laissèrent pas intimider et organisèrent des contre-manifestations qui neutralisèrent les activistes du MRND et de ses satellites, ces manifestations se transformèrent rapidement en émeutes et les prétendants manifestants se mirent à tuer les Tutsis et des membres des partis d’opposition. Il y eut environ 400 morts et 20 000 personnes déplacées. Ces massacres servent de prétexte au FPR pour suspendre les négociations. Il rompt le cessez-le-feu le 8 février 1993 et lance une offensive qui fait 40 000 morts et provoque le déplacement d’un million de personnes, fuyant les tueries. Cette attaque contribua à isoler le FPR, les partis gouvernementaux la condamnant. Les accords d’Arusha sont signés en août 1993, mais les deux forces principales sont le FPR et le front du refus conduit par le MRND. Les autres partis sont affaiblis par leur division. Agathe Uwilingiyimana remplace l’ancien premier ministre, L’armée française se retire fin 1993, conformément aux négociations d’Arusha, pour laisser l’ONU déployer au Rwanda une mission de paix. Puis massacre dans la nuit du 29 au 30 novembre 1993, dans la commune de Mutura. Pour faire croire à un massacre d’extrémistes hutus, une partie des victimes sont des tutsis. Un détachement de six cents soldats du FPR est autorisé par les accords d’Arusha à s’installer au parlement rwandais. La mise en œuvre de ces accords est retardée par le président Habyarimana, dont les alliés extrémistes de la CDR n’acceptent pas les termes.

-Le 6 avril 1994, l’avion du président Habyarimana est abattu alors qu’il s’apprêtait à atterrir à Kigali. Les membres modérés du gouvernement, dont la première ministre Agathe Uwilingiyimana, ainsi que des opposants, sont assassinés par la garde présidentielle dès le lendemain et un gouvernement intérimaire est mis en place, avec Jean Kambanda pour premier ministre. Le génocide, dirigé par ce gouvernement, dure jusqu’au 4 juillet 1994. Il fait 800 000 morts selon l’ONU et plus d’un million selon les autorités rwandaises.

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