« Pastorale Américaine » de Philip Roth

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Ce livre extrêmement riche, très documenté, très captivant, sur la période après guerre aux Etats-Unis a été fort apprécié pour son écriture amplement recherchée, très précise et variée, pour sa construction peu ordinaire, pour les nombreux thèmes soulevés mais a rebuté certains pour sa longueur et pour le style fouillis et complexe, avec beaucoup de références. Une fresque politico américaine et une saga familiale dans le milieu juif avec des portraits fouillés des protagonistes sympathiques. Cette famille vit la grande épopée de l’industrialisation avec sa fabrique de gants fort intéressante et la fierté du travail bien fait. Ce roman où rien n’est linéaire ne laisse pas indifférent.

L’originalité se retrouve dans la description du protagoniste essentiel, Seymour, qui se fait à travers des petites histoires, des faits de sa vie, des rencontres et d’autres personnages. Ces peintures sont comme des touches qui montrent les différentes sensibilités, les satisfactions, les désirs, les peurs, les souffrances, les ressentis permettant de découvrir, d’approfondir, de rentrer de plus en plus au cœur du sujet à la recherche d’une faille qui aurait provoquer le comportement et l’attentat de Merry et le pourquoi de cet attentat entraînant la destruction de cette famille.

Par Zuckermann qui se confond avec « le suédois », Roth décrit la vie d’une famille juive et ses travers, à la poursuite du rêve américain, grandeur et décadence. Cette famille a 2 fils : Seymour épouse une catholique, continue l’affaire des gants créée par le père et Jerry, chirurgien cardiaque réputé, champion du divorce. Ces 2 frères sont très différents dans leur façon d’aborder ou d’être dans la vie : Seymour qui est l’incarnation parfaite du de la réussite sociale américaine, aplanit, calme les choses, le roi de la compromission relationnelle, gentil et cette gentillesse amène la passivité, il s’est fabriqué un masque qui a usurpé sa vraie nature ; modeste, parfait, beau, corps magnifique, élégant et raffiné, possédant une force étrange, « petit Juif qui voulait devenir un petit Américain ». Il épouse une fille magnifique qui a été élue Miss. Qu’est-ce qui a menacé sa trajectoire intérieure ? Quelle est sa part de malheur ? Seymour s’est remis en question trop tard après que sa vie fut soufflée par la bombe, lui aussi vraie victime de l’attentat ! Alors que Jerry est très intelligent, vivant, gueulard, pas de compromis, colérique et utilise la rage comme vertus curatives.

En fait tout le livre repose sur le questionnement et la recherche de Seymour sur le comment sa fille a pu commettre un tel crime et pourquoi et quelles sont les responsabilités, familiales, personnelles, généalogiques, divines ou autres et si elle était simplement devenue folle ! Et la folie n’a-t-elle pas d’explication ou en a-t-elle ? L’auteur montre la destruction d’un homme qui semblait indestructible et comment, empêtré dans son amour pour sa fille, Seymour ne prend jamais les bonnes décisions où le thème du doute et de l’erreur est récurrent : « le chirurgien ne doit pas se tromper et l’écriture fait de toi quelqu’un qui se trompe tout le temps et l’illusion qu’un jour tu arriveras peut être à rendre les choses sans erreur, voilà la persévérance diabolique qui te pousse à continuer ». Le thème de la responsabilité par rapport aux tergiversations mentales qui entraînent la tromperie, l’erreur dans l’action, l’illusion, est bien décrit dans toutes les mentalisations chez Seymour, toujours dans la retenue, qui font qu’il ne prend pas les bonnes décisions comme : enlever sa fille de devant la télé, réagir aux premières manifestations de Merry, partir et ne pas écouter cette fille, réagir face à l’orthophoniste, réagir quand il voit sa femme et Orcutt, et surtout emmener sa fille quand il la retrouve, la faire soigner. Essayer de voir les choses qui sont derrière les choses et ne pas se contenter des réponses de société, de psychologie, de religion, de différences, explique la longueur du livre qui représente toutes ces tergiversations mentales dans lesquelles Seymour est englué où la Destinée est la plus ancienne énigme du monde civilisé.

Ce livre étale, dénonce la complexité de l’être humain en mettant en exergue de nombreux thèmes comme la maladie et le problème de la prostate ; les difficultés d’expression chez les hommes ; la vieillesse ; la souffrance ; le bégaiement et l’obésité chez Merry, Merry le grain de sable ; la guerre du Vietnam et la responsabilité américaine ; les opposants et leurs actions ; l’espérance du rêve américain ; le rejet de la société ; la liberté ; la pastorale et le modèle américain ; la religion ; le doute et l’erreur ; le problème de la communication ; la responsabilité ; intelligence et folie ; la superficialité de la vie et ses artifices ; les dialogues avec l’acharnement des deux parties, parents et Merry ; l’éducation et l’autonomie ; la réussite et l’échec ; le dialogue et son importance ou ses méfaits  puisque page 334 il dit « qu’il aurait mieux fait de lui en mettre une bonne claque plutôt que de l’écouter » ; la judaïcité « la contradiction qui veut que les Juifs souhaitent s’intégrer, tout en restant à part et revendiquent leur différence comme leur absence de différence, parvenait à se résoudre dans le spectacle triomphal de ce Suédois » ; un parallèle entre le beau rêve américain mis en péril, à feu et à sang par cette guerre et une famille normale où le meurtre vient rompre la normalité ; le jaïnisme et ses effets sur Merry.

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