« Le pays des marées » Amitav Ghosh

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Nicole qui nous avait envoyé un utile glossaire, a introduit l’auteur et le contexte du livre. Amitav Ghosh (né en 1956 à Calcutta) est un romancier, essayiste et critique littéraire bengali très célèbre de langue anglaise.

Quelques mots sur le Bengale pour éclairer sa situation politique et intellectuelle. En particulier, ce n’est pas un hasard si on connaît surtout Rabindranath Tagore et Satyajit Ray, témoins du caractère particulier du Bengale et d’un aspect plus immédiatement compris de la culture indienne. C’est l’état où la présence des Européens a eu l’influence la plus précoce et la plus importante. Les Britanniques sont à l’origine de la ville de Calcutta en installant tout d’abord en 1694 Fort William, une base militaire en soutien à l’activité de l’East India Company. À la fin du 18e siècle, ils ont quasiment pris le contrôle du Bengale en devenant au gré des conflits locaux partie prenante des gouvernements, en particulier ministres de finances. Un centre de formation aux langues indiennes est créé, toujours pour favoriser le commerce. La découverte des écrits anciens et une certaine collaboration entre les élites indiennes et européennes (l’anglais William Jones, le français Anquetil-Duperron parmi d’autres) marquent le commencement de l’indologie. Parallèlement, la première presse installée en 1801 par les missionnaires danois à Serampore permet l’impression de bibles, mais aussi de textes bengalis et la création du premier journal, le Samachar Darpan en 1818. De même le contact des deux cultures provoque différentes évolutions, d’une part un hindouisme (le terme apparaît à ce moment-là seulement) plus rigoureux (Hindu Dharma Sabha) et d’autre part un hindouisme moins strict, la Brahmo Sabha fondée par Rammohan Roy. Se développe alors au Bengale, encouragée par les Britanniques, une caste de pandits, toujours grands lettrés indiens, mais marqués par le contact avec la culture européenne. Il n’est donc pas très étonnant que le Bengale constitue toujours un bastion d’opposition à la politique nationaliste et xénophobe du BJP, le parti de l’actuel premier ministre Narendra Modi.

Le Bengale est aujourd’hui divisé entre l’Inde et le Bangladesh. Rappelons qu’à la partition en août 1947, fut créé le Pakistan, un pays divisé en deux territoires, le Pakistan occidental et le Pakistan oriental. La partie orientale se jugeant culturellement et économiquement maltraitée par les dirigeants d’Islamabad s’est déclarée indépendante en 1971. Soutenu par l’Inde lors de la guerre qui en a résulté, le pays est devenu le Bangladesh (le pays du Bengale).

Géographiquement, le roman se déroule dans le delta du Gange et du Brahmapoutre, une immense zone de mangroves à cheval sur l’Inde et le Bangladesh. Région fragile et instable, sujette aux tornades.

Le roman joue sur quatre époques : aujourd’hui, jeunesse de Nirmal et Nilima (les oncle et tante de Kanai), enfance de Kanai, et révolte de Morichjhapi, avec des personnages attachants à l’extraordinaire profondeur.
Tous ceux qui l’ont lu ont beaucoup apprécié ce livre, certains au point de ne plus pouvoir le lâcher, bref un roman qu’ils n’oublieront pas. Parmi les termes qui sont revenus dans nos échanges, citons la délicatesse, l’enchantement, la poésie, le dépaysement, la finesse psychologique, la pudeur, la richesse descriptive, la puissance d’évocation, l’originalité de l’histoire en partie fondée sur des faits réels.

Le style est fluide et agréable, avec une construction en deux parties, marée haute et marée basse, qui rappellent un mouvement de balancier, lequel reflète la nature, mais aussi les sentiments des divers protagonistes. Le roman débute assez lentement et s’accélère de plus en plus jusqu’à la scène du cyclone, quasi cinématographique. Roman d’aventures à rebondissements pour certains, roman épique, roman policier par certains côtés pour un autre lecteur.

Plusieurs thèmes sont développés qui font la richesse et la variété de ce roman : l’écologie avec le changement climatique qui impacte fortement le fragile écosystème de la mangrove dans cette région des Sundarbans, recouvrant le delta du Gange et du Brahmapoutre ; les chocs des cultures ; le syncrétisme religieux hindouisme/islam qui convoque les légendes ancestrales de Bon Bibi ; les espoirs de jeunesse déçus et l’arrivée trop rapide de la vieillesse (Nirmal), l’engagement sociétal (Nilima) ; les considérations sur les diverses langues et l’importance des niveaux de langage selon la personne à qui l’on s’adresse ; la compromission, voire la corruption des politiciens locaux et autres représentants de l’Autorité…

Les personnages sont tous bien campés, nuancés, jamais caricaturaux : Piya la cétologue de Seattle élevée dans une famille d’origine bengali, Kanai ambitieux et sûr de lui qui au fil de l’histoire paraît plus sympathique, Nirmal l’idéaliste qui semble être passé à côté de sa vie jusqu’à son engagement dans la révolte de 1979, Nilima la pragmatique qui a voué son existence à l’amélioration de la condition des habitants, Fokir le pêcheur illettré, mais si sensible et grand connaisseur de son environnement et l’une des figures les plus attachantes, sa femme Moyna qui souhaite tellement sortir de sa condition, sans oublier la mère de Fokir, Kusum. À travers tous ces personnages, une peinture sociale complexe se fait jour. Nous avons aussi souligné la quantité d’informations que nous livre l’auteur dans ce roman : histoire longue des Sundarbans, géographie, description vivante du travail de cétologue… Le fait qu’Amitav Ghosh ait eu une double formation d’historien et d’anthropologue avant de réaliser sa vocation d’écrivain y est certainement pour quelque chose, ainsi que son fort engagement dans le mouvement contre le réchauffement climatique (cf video La manufacture d’idées 2021 à propos de son essai « Le grand dérangement »).

Les scènes sont souvent binaires avec les caractères antagonistes des personnages : Piya/Kanai, Nilima/Nirmal, Piya/Fokir, Moyna/Fokir, jusqu’à Nirmal/Moyna, et en trame sous-jacente de ces couples un amour qui ne dira jamais son nom. Les situations aussi peuvent être binaires, par exemple le dilemme entre prendre la défense du tigre tueur d’hommes au nom de la préservation des espèces en danger (Piya) versus le tuer en brûlant la cabane dans laquelle il a sauté (tous les habitants). A été également remarquée l’opposition entre la sérénité de la nature à certains moments, et son déchaînement soudain qui aboutit à des catastrophes qui restent gravées dans la mémoire des hommes.

Alors que le livre se termine sur un drame, la disparition de Fokir et la perte du carnet de Nirmal, les lecteurs se consolaient en disant que toutes les connaissances de Fokir sont dans le GPS de Piya et que Kanai va écrire les souvenirs de son oncle. C’est dire combien nous étions pris dans le livre.

En conclusion, un livre beau et puissant. Dommage qu’il ne soit plus disponible en librairie…

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