« Paradis » Abdulrazak Gurnah

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La discussion s’est engagée après la lecture du texte envoyé par Michèle (reproduit à la fin de ce compte-rendu) présentant le livre et l’auteur de façon très complète et donnant son appréciation.

Tous les présents ont considéré le livre comme important, tant du point de vue du fond que de la forme. Sa composition en six parties[1] dont les titres sont comme les étapes du cheminement de Yusuf, de l’arrachement à sa famille à son départ vers une vie, une liberté rêvée, avec les soldats.

Le titre « paradis » renvoie-t-il au jardin ? C’est le sentiment général, bien que ce jardin soit aussi un enfer, notamment pour Amina, mariée contre son gré à Aziz. Ce titre est-il ironique ?  C’est une grande violence sociale, enfants vendus, femmes opprimées qui est décrite dans ce monde d’hommes. Yusuf, petit swahili, enlevé à ses parents qu’il ne retrouvera jamais, esclave d’un marchant arabe, serviteur soumis à toutes les volontés, y compris les plus effrayantes lors de la terrible dernière caravane, alors que tout va mal, que les hommes meurent, du fait d’une nature hostile ou de conflits, lui, semble cependant traverser tout cela dans une sorte de bulle protectrice et adoucir le monde autour de lui. Ses cauchemars sont la part la plus noire de sa vie. Il séduit tout le monde mais n’est pas abîmé par les convoitises qu’il suscite. C’est en découvrant le sort d’Amina, qu’il comprend son propre malheur.

Les personnages sont forts et chacun a évoqué un personnage qui l’avait marqué, Khalil, frère dur mais protecteur, Hamid le commerçant, Kalasinga le mécanicien Sikh qui apprend à lire à Yusuf. 

Bien qu’aucune date ne soit donnée, on voit qu’on est au début du 20ème siècle. Une société stable depuis des siècles bien que composite, arabes, indiens, swahilis, musulmans, animistes, cohabitant de façon bon enfant, est soumise aux assauts des colonisateurs européens, anglais et allemands. Elle est ébranlée, de plus en plus, déstabilisée, confrontée à des hommes qu’elle ne comprend pas, réputés capables de choses incroyables comme manger du métal.  Les coups atteignent à la fois la réalité concrète mais aussi les représentations du monde. Le désastre de cette expédition caravanière en est le signe.

Notes envoyées par Michèle.

Je ne connaissais pas cet auteur tanzanien, dont je découvre qu’il a obtenu le prix Nobel en 2021. Belle découverte (merci à qui l’a proposé), d’autant que Marc et moi avons visité plusieurs des pays d’Afrique de l’Est mentionnés dans Paradis : Oman, Tanzanie – pays des Massais au corps peint en rouge, île de Zanzibar, et que donc l’évocation de certains paysages m’est apparue familière. Les caravanes qu’organise le riche marchand appelé «oncle» Aziz, s’enfoncent depuis la côte tanzanienne en direction de l’Afrique centrale, vers le bassin du Congo.

J’ai eu un peu de mal au début à situer géographiquement et dans le temps cette chronique, et c’est peu à peu que certains détails m’y ont aidée. C’est très certainement voulu par l’auteur, qui souhaite nous mettre à hauteur d’un petit garçon de douze ans qui ne connaît que le village habité par ses parents et va découvrir le vaste monde après que son père a été contraint de le vendre en échange d’une dette. 

L’histoire se situe donc à un moment charnière pour l’Afrique de l’Est, à savoir la perte du contrôle du commerce millénaire des Arabes venant de péninsule arabique et établis à Zanzibar au profit des Européens, essentiellement Britanniques et Allemands dont on devine qu’ils vont bientôt entrer en guerre, car on se rapproche de 1914. En même temps, outre le commerce de l’or, de l’ivoire d’éléphant et éventuellement du caoutchouc d’hévéa, il ne faut pas oublier que les Arabes ont de longue date capturé les Noirs d’Afrique pour en faire leurs esclaves, et plus tard les vendre aux Européens pour leur commerce triangulaire.

La vie des enfants esclaves des Arabes au tournant du 20ème siècle m’a intéressée. Tout n’est pas sombre, et le candide Yusuf (enfant swahili alter ego du Joseph biblique?) arrive à se faire apprécier aussi bien par son nouvel ami et mentor Khalil à qui il est confié, que par le maître des lieux. Il semble que sa grande beauté, alliée à sa finesse d’esprit, y ait été pour beaucoup. Les scènes où des femmes mariées plus ou moins âgées s’intéressent de très près au jeune garçon sont assez savoureuses. Sans oublier la concupiscence des porteurs et gardes sodomites, et l’intérêt que portent à Yusuf les sultans rencontrés au cours des expéditions. Le personnage de la Maîtresse, (est-elle vraiment folle?) ajoute au mystère.

Beauté des paysages – océan, montagnes, forêts infranchissables, grands lacs, et cruauté humaine se côtoient dans cette Afrique pré coloniale.

A la fois roman d’apprentissage et récit d’exil et de mémoire, j’ai aimé cette atmosphère particulière rappelant par moments les contes orientaux. Je me suis laissé bercer par la poésie. Je me suis aussi demandé si le paradis dont il est question ici n’était pas situé dans le Jardin du Maître, jardin qui a une si grande importance dans le récit. Paradis pour les hommes bien plus que pour les femmes… Les brassages de populations existent depuis des générations: les Indiens ayant traversé l’océan, les Arabes venant de la péninsule arabique, les populations autochtones comme les Massais ou les Swahili très clairs de peau, les Noirs Bantous venant d’Afrique centrale. Et avec tous ces peuples, les religions et les traditions qui se métissent mais souvent s’affrontent, l’islam étant perçu comme dominant à cause de la puissance des marchands arabes. J’ai aimé la philosophie bonhomme de Kalasinga, le Sikh chauffeur de taxi et mécanicien. Les superstitions, goules, djinns, hommes-loups, monstres en tous genres, et jusqu’aux Européens «mangeurs de métal», font partie du quotidien des habitants, quelle que soit leur ethnie. Les fantasmes trahissent ces sociétés closes où l’extérieur est révélé par les récits des voyageurs – ceux qui sont allés jusqu’à Herat, ou même en Sibérie où l’on marche sur la glace. A la fin du livre, Yusuf va s‘engager dans les askari, les troupes africaines prêtes à toutes les basses besognes pour les nouveaux maitres allemands. Il a troqué semble-t-il sa condition d’esclave chez le seyyid Aziz contre la liberté chez les colons allemands.

Le style d’écriture est très fluide, facile à suivre, s’apparentant aux contes oraux par moments.

J’ai lu que Gurnah a voulu mettre en scène le pays de ses origines d’un point de vue excentré par rapport aux récits habituellement centrés sur les colons. Et le regard bienveillant qu’il porte sur tous ses personnages n’est pas pour me déplaire.

Ecrivain de langue anglaise mais de langue maternelle swahili, né en 1948 dans le sultanat de Zanzibar dans une famille très aisée de commerçants d’origine yéménite, il est contraint de quitter son pays pour des raisons politiques. Il devient professeur de littérature à l’université de Kent en Grande Bretagne. Paradis date de 1994.


[1] Le jardin clos, la ville sur la montagne, le voyage à l’intérieur du pays, les portes de flammes, le bosquet du désir, un caillot de sang

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