« D’après une histoire vraie » Delphine de Vigan

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Le livre a été apprécié par toutes les personnes qui ont donné leur avis et a suscité une vive discussion. Le livre était facile à lire, le style coulant, souple, un peu à la limite de l’oral, ne posant aucune difficulté. Sa longueur n’a rebuté personne même si on peut considérer qu’elle fait un peu traîner le suspense.

Le livre décrit a priori un phénomène d’emprise d’une certaine L. sur Delphine, l’auteur, la narratrice. Ce n’est plus une emprise au sein d’un couple (cf. L’amour et les forêts) mais entre deux femmes. Mais cette emprise va si loin qu’il semble s’agir plutôt de perversité, voire de sadisme et même plus puisque L. est à la fin censée tenter d’empoisonner sa victime. Dès le départ, le lecteur que le personnage L. a fait du mal à Delphine (qui visiblement s’en est sortie), mais comment, on ne le découvre que très lentement et pourquoi, on ne le saura jamais.

On s’est donc posé un certain nombre de questions, y avait-il un plan de L. une préméditation ? L. existe-t-elle vraiment ? Si oui est-elle un agresseur ou une personne perturbée ? Si non, est-ce un fantôme ou une sorte de double de Delphine ? Sa réalité pourtant décrite tout au long du récit ne laisse aucune trace. L. signifie t’il « elle » ou « Lucifer » ou « Lucile ».

 L’enjeu de la relation décrite est d’opposer la fiction au réel. Ce réel a été décrit, écrit dans le livre précédent (Rien ne s’oppose à la nuit) qui a nécessairement perturbé la famille de l’auteur mais d’une façon qui n’est nullement exposée. L. défend la nécessité d’aller plus loin, de « creuser » alors que Delphine veut se replier sur la fiction, se replier d’ailleurs au point de ne plus arriver à écrire. Le réel s’invite sous la forme de lettres anonymes assez agressives dont on ne saura jamais qui les a envoyées. De même un texte « excellent » correspondant peut-être à cette exigence de « creuser le réel » a été envoyé à l’éditrice. Il est rejeté par son auteur supposé, Delphine, mais subsiste, pense-t-elle dans une semi-existence comme une menace possible de L.…

La façon dont l’auteur manipule ses lecteurs avec des effets de réel (son prénom, celui de son mari, de ses enfants) et d’autres de fiction genre thriller est très habile. Notre conclusion a été qu’il s’agissait d’une construction littéraire démontrant ses qualités d’écrivaine, capable de nous embarquer dans son jeu. Cet aspect de jeu est peut-être la limite de l’exercice, il n’y a pas de réflexion approfondie sur le réel en littérature. Au lecteur de la mener…

On a évoqué le film de Polanski qui a été tiré de ce roman. Joël qui l’a vu en dit qu’il « fait malheureusement l’impasse sur le troisième personnage fondamental du roman celui du narrateur sans doute Delphine de Vigan. La fin du film situe l’histoire dans la pure réalité laissant croire que tout ceci est réel et gommant toute l’ambigüité et l’étrangeté du roman. » Il trouve le roman plus fort et plus dérangeant.

Joëlle nous a envoyé un texte « trop bien » comme on dit : Je ne résiste pas à le joindre ici.

J’ai beaucoup aimé le livre de Delphine de Vigan, très bien écrit, très astucieux et relativement dérangeant.

 Je dois dire que Delphine de Vigan m’a bien eue. J’ai vraiment cru au début à l’existence de L., au moins à son existence romancée. L’inquiétude augmentant avec toutes les phrases que la voix off de Delphine nous distillait pour faire monter l’inquiétude et le suspens, jusqu’à ce que cela devienne trop glauque. Delphine dirige notre imaginaire vers un être maléfique. Ce qu’elle décrit est plus que de l’emprise, c’est carrément du sadisme et du vol : l’isoler de ses amis, et lui dire qu’ils l’ont abandonnée, lui voler ses lecteurs, sa personne, et jusqu’à sa vie.

 Quelques scènes sont des scènes très fortes : l’invitation à l’anniversaire de L., où ses amis ne viennent pas. L. cultive le mystère, la scène dans la voiture, quand L. accompagne Delphine dans la maison de Courseilles, et vers la fin, la découverte que toutes les histoires racontées, avec parcimonie, par L. sur sa vie, n’étaient que des plagias de livres de la bibliothèque de Delphine

 J’ai pensé à beaucoup de films, outre le suspense hitchcockien sur lequel je reviendrai, on peut penser au film Eve (all about Eve) de Joseph Mankiewiecz où la jeune actrice Eve arrive à prendre la place de la star jouée par Bette Davies, en se faisant passer pour une groupie au départ.

Cela ressemble aussi à un film fantastique, et ce n’est pas étonnant que Roman Polanski en ai fait un film (beaucoup moins bien et moins complexe que le roman). Au début on est dans une histoire d’emprise, puis on pense à la folie et au dédoublement de personnalité, mais ce n’est rien de tout cela, Delphine de Vigan a fait une histoire fausse, mais je ne m’en suis aperçue qu’à la fin, quand il apparait au bout de toutes ses enquêtes que cette fameuse L. n’a pas existé, car personne ne l’a vue, jamais. Alors Delphine serait folle, comme le croit François. Ce serait un dédoublement de personnalité, comme dans le film psychose (encore Hitchcock), mais comment expliquer qu’elle puisse survivre 3 semaines dans la maison de Francois Busnel, sans voiture et sans faire de courses ni à manger. Aucune des deux hypothèses ne tient. Le livre dégage donc un réel malaise, comme dans ces films. Et d’abord pourquoi L. ? Est-ce « elle » ? est-ce Lucile, le prénom de sa mère, et L. est donc un double de Delphine, un peu comme dans Psychose, Delphine purgerait sa culpabilité d’avoir écrit ce livre sur elle, et du succès qu’il a engendré

Après avoir écouté deux vidéos d’elle, j’ai compris que l’idée de son livre est l’idée du double, comme elle le dit « L’ennemi intérieur qui est en nous, ou celui qui écrit à notre place ». Et donc savoir si c’est vrai ou faux devient secondaire. Ce livre, qui n’a rien d’une histoire vraie, révèle peut-être une vérité sur Delphine le Vigan, ses fantômes et ses angoisses.

Donc Delphine nous a bernés, ce n’est pas une histoire vraie, ce n’est pas une fiction sur une histoire qui aurait pu arriver, c’est la liberté de la créatrice, faire une histoire qui n’a pas pu exister, n’a pas pu être vraie. Et c’est un très beau livre

P.S. : Marc a lu ce compte-rendu et a remarqué que nous avons tous et toutes, vu sans doute mais oublié d’interpréter : le livre est signé L.* !

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